Titine

Gogo

Titine c’est notre voiture.

C’est une scenic familiale de couleur champagne – teinte officielle – pas très suréquipée de 7 places qui a déjà pas mal de bornes au compteur mais qui trimballe la troupe de nos quatre enfants en vacances. Elle a un toit ouvrant qui ne s’ouvre plus, des sièges en velours côtelé beige, des porte-gobelets et un lecteur de CD. Elle sent encore l’odeur des gens d’avant alors qu’on l’a depuis 5 ans.

Titine est une voiture de parisiens : elle fait 5 kilomètres par mois hors vacances scolaires et 2500 kilomètres d’un coup l’été. C’est le gérant du Norauto de Perpignan Nord qui nous a appris ça, sur la route de l’Espagne, un samedi d’août à 17h quand on est allé le voir parce que la pédale d’embrayage était devenue toute molle et cliquetait bizarrement. (« Renault, tous les jours un bruit nouveau »)

On décrit au garagiste le voyant rouge qui s’est allumé sur le tableau de bord et qui dit « STOP IMMEDIATEMENT »

« Ah, c’est une voiture de parisiens ? »  il demande.

« Bah oui… », on répond, vaguement inquiets.

« Alors l’embrayage est mort. Elles aiment pas les longs trajets après avoir peu roulé toute l’année, les scenic ».

« Et combien ça va nous coûter » ? On demande.

Il ne sait pas parce qu’il ne peut pas faire la réparation. Il n’a aucun mécano disponible aujourd’hui et après, c’est le pont du 15 août, il ferme 4 jours. « Allez en Espagne, nous dit-il, eux ils bossent, l’été. Ils attendent les voitures de parisiens juste derrière les Pyrénées ». C’est justement ce qu’on essayait de faire, aller en Espagne, ça tombe bien.

Il a remis du liquide de frein qui sert aussi de liquide d’embrayage d’après ce que j’ai compris et, en nous raccompagnant, il a dit : « Utilisez l’embrayage le moins possible et bonne route ! Avec un peu de chance vous pouvez y arriver ». Les enfants se sont mis à flipper, alors, pour détendre l’atmosphère, le garagiste leur a offert un tee-shirt chacun. « Génial » ! Je dis, « C’est le nom de votre héros préféré ! ça va claquer dans la cour de récré ! » Trois paires d’yeux me fixent d’un air consterné et le petit dernier daigne sortir de son mépris pour m’expliquer que leur manga s’appelle Naruto, pas Norauto.

illustration norauto naruto

Oh là là, quelle bande de chichiteux. Ils ont tous filé leur tee-shirt à Rose, ça lui fera des chemises de nuit pour les week-ends qu’elle passe chez son père.

Allez, en route, on a juste les Pyrénées à passer, après tout. Axel est tendu, et à chaque conseil que je lui prodigue avec bienveillance, il m’aboie un « TU VEUX CONDUIRE ?? » qui finit par installer une ambiance de plomb dans la voiture. Ah, les mecs. Il sait bien que je n’ai pas mon permis, pourtant.

Nous sommes finalement arrivés à destination sans incident supplémentaire, en restant à 100 km/h en toutes circonstances (montées, descentes, péages). Nous allions en Catalogne, heureusement. Je pense que l’Andalousie aurait été plus compliquée à rallier. L’embrayage a rendu l’âme devant la maison de location. Les mécanos espagnols nous attendaient quasiment au coin de la rue, ils ont embarqué la voiture et ont remplacé l’embrayage en 3 jours.

C’est vrai qu’on doit souvent l’emmener au garage, Titine. En ce moment, elle a des freins neufs, un embrayage neuf, des pneus neufs, une direction neuve, un pare-brise neuf, des rétroviseurs neufs, une clim neuve et une nouvelle batterie. Mais avec elle, nous parcourons la France, le plus beau pays du monde. Nous découvrons même de magnifiques œuvres d’art sans sortir de la voiture. Ce sont les sculptures d’autoroute.

Dans les années 70, quand un artiste socialiste était un peu fauché, il appelait un camarade bien placé dans la commission d’attribution du 1% culturel, faisait un croquis et ajoutait autant de zéro qu’il voulait au devis.

illustration autoroute vikings bullshit

Les Vikings du Turfu

illustration autoroute sculpture cheval

Le cheval mort

illustration autoroute sculpture chevaliers catharess

Les trois brigands cathares

illustration autoroute sculpture ruralies

Le boulier

sculpture autoroute illustration

Les éponges malades

 

J’adore ces sculptures. Elles balisent les hauts-lieux autoroutiers de notre vie de tourisme automobile, Panthéon intime de nos haltes habituelles : Ah, l’Aire du Centre de la France, du Héron cendré et celle des Volcans d’Auvergne, Ah, les Ruralies, Ah, le Village Catalan. Tous ces lieux fabuleux où j’ai fait la queue pour faire pipi et mangé des sandwiches triangle mous et du taboulé en barquette, assise par terre sur de l’herbe sèche entre 12 autres familles nombreuses, dans une ambiance d’exode post-apocalyptique en plein cagnard sur la route du retour des vacances d’été.

Les Toufaits aussi adorent les trajets sur l’autoroute, transformés en statue de sel par leurs écrans respectifs. Sur la nationale, en revanche, un cruel dilemme s’impose : soit on leur laisse les tablettes et ils vomissent, soit on leur enlève les tablettes et ils se disputent.

Rose, cette enfant formidable,  aime aussi beaucoup Titine. Elle met des chips partout, elle regarde le paysage, elle se marre quand les Toufaits s’arrachent les cheveux en hurlant. (« sale pute », « connard », et bien sûr « va te faire enculer » qui restent des classiques jusqu’à ce que Axel s’énerve et leur rende les tablettes. On préfère le vomi).

Nos amis ont souvent de belles voitures, très chères et très chics. Mais quand on passe des week-ends tous ensemble et qu’il faut se déplacer, à chaque fois qu’on demande à leurs enfants dans quelle voiture ils veulent aller, ils se battent tous pour monter dans Titine.

C’est ça, une voiture champagne.

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12 réflexions sur “Titine

    1. Merci Sylvie ! Je travaille activement sur le tome 2 et j’ai aussi d’autres projets en cours qui vous intéresseront sûrement 🙂

  1. Avant l’invention des tablettes, mon truc qui marchait bien, c’était de les menacer de les faire courir à côté de la titine de l’époque. 10 minutes de silence total .

  2. J’ai voulu appeler notre voiture (neuve et allemande) Titine, mon mari (allemand) m’a regardée outré. Les enfants ont proposé « pipicacaprout » et on n’a plus jamais reparlé de baptiser la voiture…
    Je ne connaissais pas le concept de voiture de Parisiens. Intéressant ! En tout cas, elle a été bien sage et a tenu jusqu’à destination.

  3. C’est toujours aussi drôle … pour les lecteurs ! Sacré voyage … qui laissera à tout coup de supers souvenirs !!! Encore bravo, chère Zoë.

  4. Ah Zoé!!! C’est toujours un gros moment de plaisir……comme je ris de te lire et de voir tes créations….
    Je te fais de gros bisous. Mon roman sort en principe en novembre… »Le sentier du lièvre »….et ce n’est pas un lapin !
    Je t’embrasse fort.
    Maitresse Isabelle

  5. Joli article qui détend après la pause dej. Merci!
    J’aime beaucoup cette manière très simple de décrire le 1% culturel. Votre capacité à prendre au 2eme degré un gâchis douloureux est remarquable.
    Notre dur labeur, transformé en taxes divers et variées (TVA, charges sociales, patronales, et pour les plus chanceux quand il reste quelques choses: IS, flat taxes et IR) qui termine entre les mains de Jean Paul pour en faire ce que l’on sait… De la fumée…que l’on regarde sur une aire d’autoroute en pensant à ceux qui auraient vraiment eu besoin d’aide…

    Merci de nous faire rire. C’est grace à votre post qu’on peut continuer à se lever le matin pour payer le 1% culturel. Et tout le reste.

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