Le dîner

Métro

Samedi dernier, nous sommes allés dîner chez des amis de fraîche date qu’on ne connaît pas encore très bien mais qui ont une baraque de ouf avec un jardin en plein Paris donc on s’est pas trop fait prier. (J’adore passer des soirées de luxe). On est entrés dans la maison par un vestibule qui faisait la taille de notre appart et, comme nous avions pris de la marge pour ne pas être en avance pour une fois (souvenez-vous de ma malédiction de ponctualité), nous sommes arrivés en même temps que tout le monde.

Nous avons malheureusement atteint cet âge gênant où on ne sait pas si on peut encore claquer la bise à un inconnu que l’on nous présente ou s’il faut se serrer la paluche dignement comme des vieux guindés tout en disant une phrase cool ET polie du style bonsoir, ravie de te rencontrer, on se tutoie hein, si ça te va, ah ah, ne m’en veux pas si je ne retiens pas ton prénom on est tellement nombreux ce soir hein ah ah. (C’est surtout qu’on s’appelle tous pareil comme d’habitude : Nicolas, Matthieu, Christophe & Caro, Laetitia, Charlotte). On finit donc toujours par s’embrasser en se tenant les mains, c’est ridicule.

Ah, tiens les enfants sont encore là. Ils sont mignons dans leurs pyjamas assortis, je leur fais un bisou sur le front en leur souhaitant bonne nuit. « ON A LE DROIT DE RESTER A L’APERO » clament-ils d’une seule voix tout en se bâfrant de chips, de saucisson et de tomates cerise.

« C’est ton mari, lui ? » me demande l’aîné en montrant mon mec du doigt.

« Qu’est-ce que ça peut bien te foutre ? » je lui réponds. (Non, bon, j’ai pas dit ça j’ai répondu « oui » alors que non, on n’est pas mariés. Je n’allais pas non plus me lancer dans une diatribe anti-mariage et lui casser ses petits rêves romantiques).

« Et vous avez des enfants ? » il demande

« oui, trop » je lui dis.

Il fronce les sourcils et change de sujet « et comment tu connais mes parents ? »

« j’ai couché avec ton père » je réponds, voyant que les autres n’écoutent pas.

« Ça veut dire quoi coucher ? » piaille le môme

« Ça veut dire qu’il est l’heure d’aller au lit, chouchou » je tente, mais tu parles, le morpion se se laisse pas désincruster aussi facilement. J’attends le renfort des parents et au lieu de ça, arrive le sale coup habituel : « tu sais que Zoé est illustratrice ? Ça veut dire qu’elle adore dessiner, je suis sûre qu’elle va bien vouloir te faire un dessin » ah les cons.

« UN DESSIN ! UN DESSIN ! UN DESSIN ! » Me voilà bonne pour une putain de licorne et comme d’habitude le morveux est déçu. Je lui explique que les chevaux c’est vachement dur à faire et qu’il me doit 450€ hors taxes, ce qui donne enfin le signal du départ des gosses vers leur chambre.

Bon ça y est, on peut prendre l’apéro tranquille, là ? Je m’assied à côté de Jacques-Albert {@Jack_Ouille}, journaliste-éditeur, homme de lettres et dandy. Il ricane, impeccablement sanglé dans son costume pied-de-coq qui me file une migraine ophtalmique et me dit qu’il a entendu ma conversation avec le môme. Il trouve que j’ai vachement bien géré la situation et qu’il aurait fait les mêmes réponses.

illustration diner en ville

Arrive une meuf qui n’a pas bonne mine et qui se présente : elle s’appelle Chia Labouf. J’écarquille les yeux et suspends un geste d’attrapage de saucisson en attendant le « mais non ! je déconne ! » qui devrait suivre et qui ne vient pas.

illustration diner zoé

On enchaîne, avec Jack, on l’invite à s’installer avec nous.

Elle se bourre de bâtons de carottes et évite les rillettes et le saucisson. Merde, je sens qu’elle est végétarienne, j’espère qu’elle ne l’a pas dit à la maîtresse de maison, je n’ai pas envie de bouffer du quinoa dans un dîner de luxe, moi.

Un peu plus loin sur le même canapé géant très beau très cher, Henri-Louis de Latour-Beaujeu, le vieux garçon chasseur-cueilleur incasable et inbaisable. Le relou en barbour qui me fait un baisemain en matant mon décolleté avant de se rendre compte que la proie célib’ invitée pour lui, ce n’est pas moi, mais sa voisine, Chia Labouf, la végétarienne.

Pas de bol.

Elle lui lance de petits regards apeurés et dégoûtés. Il faut dire qu’ils ont merdé, nos hôtes, ça fait vingt minutes que le mec nous raconte la recette de l’oreiller de la belle Aurore, un pâté en croûte de 30 kilos composé de 15 viandes différentes. La boulette.

Sophie le Carlin est là aussi, femme au foyer et fière de l’être, qui n’en finit pas de tester le botox et de refaire la déco de sa maison du Vésinet depuis que le petit dernier est parti. Elle me raconte qu’elle a failli adopter un petit chinois et puis que finalement non, elle a eu peur des maladies ou qu’il ne soit pas normal. « Comme je te comprends, je dis, c’est dégueulasse les enfants handicapés ». Un peu gênée, elle me présente son mari pour faire diversion, un dentiste con de la droite tradi qui enfile les perles sur les charges sociales, les taxes, les impôts, les problèmes d’assistantes plus ou moins efficaces ou bien roulées, l’un compensant l’autre on ne va pas se mentir.

Il y a aussi un mec épuisé et sa femme nouvelle riche. Il a couru le semi de Paris hier avec ses potes et il rentre tout juste d’un voyage d’affaires en Asie. Tout ce qu’il voudrait, c’est se pieuter. Mais sa femme ne l’entend pas de cette oreille, elle a un agenda à honorer, une vie sociale de couple bien remplie. Elle a une caillasse de 4 kilos à l’annulaire et un sac Jérôme Dreyfuss comme tout le monde sauf que le sien est en python albinos. Elle raconte des anecdotes rigolotes qui commencent par « l’autre jour, en Namibie… » ou « la vendeuse de chez Dior m’a dit que … ». Elle s’est perdue dans sa résidence secondaire, une fois, et elle a découvert par hasard que sa femme de ménage lui avait chouré 50000 boules de bijoux quand la police les lui a rapportés.

illustration diner mondain

On passe à table. En entrée, on parle de bouffe comme d’habitude. Des nouveaux restau, des chefs, des plats signature, de la bistronomie. On compare la cuisine grecque et celle des Pouilles où tout le monde est allé l’été dernier. Après, les mecs se mettent à parler de bagnoles et les femmes de leurs enfants. (Le jour où ça sera l’inverse, appelez-moi). Ensuite c’est l’heure du petit débat école publique/école privée (que je vous épargne). Un peu d’actu mais mollo parce qu’on ne se connaît pas assez pour parler de politique, d’argent ou de religion. Au fromage, les écrans, ah là là nos ados toujours collés à leurs smartphones, plus rien de les intéresse c’est fou, on s’en passait bien, nous, pourtant ! On lisait des livres, on jouait dehors. On finit les bouteilles de vin, on a chaud, on fatigue, il est temps de parler de cinéma.

Mais Jack_Ouille et Sophie le Carlin se marrent dans leur coin et ont apparemment trouvé un sujet de conversation très intéressant parce que tout le monde se joint à eux pour en discuter. Mais moi je suis coincée par Chia Labouf qui me raconte qu’elle a une cirrhose parce qu’elle a bu trop de tisane aux plantes. Elle fait partie de ces relous qui ne réalisent pas à quel point ils rasent leur interlocuteur et qui continuent leur monologue sans nous laisser la moindre échappatoire. Je me tortille sur ma chaise en essayant de capter ce qui se dit à côté, merde ils ont l’air de bien s’amuser. Je suis vraiment à deux doigts de lui dire qu’au lieu de creuser le trou de la sécu avec ses conneries elle ferait bien de se nourrir normalement quand soudain arrivent les demi-people.

On ne les connaît pas, mais EUX, ils connaissent TOUT LE MONDE. Elle a un prénom cosmopolite en « A » et il a un prénom cosmopolite en « O ». Ils sont en retard parce qu’ils ont été retenus par Nico(las Sarkozy) au vernissage de Jeff (Koons). Mais ils ont tenu à passer quand même avant d’aller dîner chez Alain (Ducasse) avec Brad(ley Cooper, pas Pitt). Et nous, en face, hin ! han ! dis donc oh là là, génial. On leur fait une place, c’est vraiment trop trop sympa d’être venus ! Mais Santiago, bourré à force d’écumer les cocktails, commence à raconter des conneries et Esmeralda s’empresse de donner le signal du départ en commandant un G7 dare dare sur son smartphone à paillettes.

Le mec épuisé s’est endormi la bouche ouverte sur le canapé, juste après le dîner. J’ai papoté chasse à courre et corrida avec Henri-Louis. Jackouille et le dentiste se sont trouvés des amis communs à qui ils taillent un costard en règle. Chia Labouf, Sophie et la nouvelle riche comparent leurs influenceuses préférées sur insta. On était bourrés comme des coings, je ne sais plus trop comment en est rentrés à la maison, mais on s’est bien marrés.

C’est chouette, les dîners.

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19 réflexions sur “Le dîner

  1. Le parisianisme actuel…….et on s’étonne qu’il y ait des gilets jaunes. Si les mots me font rire, les ingrédients me navrent !
    Mais bravo Zoé pour cette satyre de la société parisienne.

  2. Trop bien les commentaires, je lis que cela représente les dîners parisiens, je n’en suis pas si sûre, on a du avoir des dîners comme cela dans notre Touraine. Enfin, c’est trop bien, continue comme cela.
    Amitiés.
    Bénédicte Magdelaine.

  3. …Carpacio de betterave et fallafel de pois chiche ? Avec des graines dessus genre courge.
    Poulet rôti des landes façon Eric Frechon (bien sûr precisez que c’est un essai ! ) et pommes de terre grenaille.
    Pas de fromage ça fait grossir .
    Tiramisu fruits rouges ..

    Tu viendras pas diner chez moi by the way

  4. Excellent et tellement juste!
    Décidément, vous maniez aussi bien la plume que la palette graphique.
    Et vous savez parler aux enfants 🙂

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