L’internat

Gogo

Rose (ma fille handicapée) a 21 ans. Les enfants sont appelés un jour à voler de leurs propres ailes, même s’ils ne parlent pas et portent des couches, alors hop, salut Poupette, bon vent. (Relire cet article lointain et se dire que l’eau a coulé sous les ponts).

En vrai, (comme disent les Toufaits qui sont eux aussi partis voler de leurs propres ailes) ce grand départ ne s’est pas fait en cinq minutes.

Etape 1 : Trouver une structure. Il est plus facile d’intégrer Harvard qu’un établissement médico-social (bravo ma fille). Coup de bol, Rose a eu 20 ans (l’âge minimum) juste au moment où l’association qui gérait son IME a ouvert un nouvel établissement pour adultes. Quelques mallettes de billets ont emporté l’affaire et validé sa candidature*.

Etape 2 : Convaincre son père, hésitant. (Terrible dilemme : soit il s’occupe lui-même de sa fille à ma place, soit il la confie au nouvel établissement). Après quelques secondes d’hésitation, il donne son accord.

Etape 3 : La visite des lieux. 500m2, Paris intra-muros, double exposition, pas de loyer, pas de charges (merci encore les amis, tout ceci est payé par vos impôts, vive la France), local neuf, matières agréables et belles, aménagement dernier cri et accessible, auditorium, chambres individuelles, 5 salles de bains – et balnéo – pour 8 gosses. Pour moi, c’est un grand oui ! Certains parents, pourtant, hésitent car les fenêtres donnent sur le périph’. (Josiane, ta fille mange ses crottes, je ne suis pas sûre qu’elle soit indisposée par la vue qu’elle a de sa chambre).

Etape 4 : L’installation. J’avais déjà dit au revoir à Rose le 1er janvier 2025 quand j’apprends qu’il y aurait une ADAPTATION (comme à la crèche, souvenez-vous) jusqu’en AVRIL : journées à l’internat, nuits à la maison. Rose enrage de devoir rentrer à Daronland le soir après avoir passé sa journée dans cette coloc géante, je la comprends. Moi, j’attaque ma 22e année de nuits fractionnées, mais le bout du tunnel est proche. (L’internat a prévu une équipe de nuit : des personnes seront payées pour s’occuper de ma fille qui ne dort pas, je n’en reviens pas).

Finalement le D DAY (15 avril) arrive et elle part sans se retourner prendre possession de sa piaule de luxe, enfin débarrassée des parents. Enfin, ça, c’est ce qu’elle a cru. Son père, n’ayant plus personne à harceler, a endossé fissa le rôle d’inspecteur des travaux finis. Lui qui ne voyait sa fille qu’un week-end sur deux, il rôde désormais au quotidien dans les couloirs de l’internat tel un vieux zombie pénible, vérifiant si la soupe est bonne et le ménage bien fait.

Moi, j’y vais de temps en temps pour ranger et aérer sa chambre (les éducateurs ont le même âge que ma fille, ils ne savent pas qu’il faut faire son lit et ouvrir les fenêtres), mettre ses vêtements à la poubelle et lui en acheter d’autres (les éducateurs lavent le linge sans lire les étiquettes), lui faire un bisou si elle accepte (elle est souvent très occupée). Je la trouve parfois dans la « salle de repos » (salle de branlette) ou dans la « salle de retour au calme » (le mitard) ou en train de confectionner un succulent repas halal avec des mains pas très propres.

Je m’en fous.

Elle vit sa meilleure vie et moi aussi.

illustration internat

il faut parfois attendre que quelqu’un sorte son smartphone pour distinguer les éducateurs des gogos.

ps : on me pose beaucoup de questions à propos de mes vacances de Noël 2025 : il semblerait que beaucoup d’entre vous attendent un post de blog sur le sujet. Hélas, tout s’est bien passé ! Rose a été charmante, Totoche n’est pas tombée en panne et je n’ai même pas été malade. Vous pouvez néanmoins relire les articles des années passées ici : https://www.illustrateur.paris/metro/la-malediction/

*Ceux qui vérifient à quoi se réfère cet astérisque, je vous vois : c’est faux, bien sûr.

Ces petites histoires illustrées sont dispo en roman graphique ici : https://www.illustrateur.paris/metro-boulot-gogo-lintegrale/

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15 réflexions sur “L’internat

  1. Non mais « il faut parfois attendre que quelqu’un sorte son smartphone pour distinguer les éducateurs des gogos. » ! J’ai ri. Merci pour ce nouvel article !

  2. Wah, mais en fait il suffisait que je vous envoie une lettre de menace pour avoir un nouveau post ! Je me découvre un grand pouvoir. Je compte bien en abuser en 2026.

    Génial, en tout cas, comme d’hab ; et ravi pour vous deux.

  3. La vérité sort de la bouche des enfants ! C’est ce qu’on dit… mais on se rend compte qu’elle sort aussi souvent de la bouche des parents qui vivent les situations. J’ai le sentiment de « déjà vu » et « déjà entendu » pour ne pas dire « déjà vécu ». En ce qui nous concerne, je confirme que ça s’est passé comme ça par chez nous aussi et que, en définitive, tout le monde est content !

  4. Bravo à vous surtout. Cette nouvelle vie pour Rose et pour vous c’est grâce à toutes ces années où vous l’avez accompagnée avec amour et intelligence. Je vous souhaite de bien profiter de ce calme retrouvé, vous l’avez bien mérité.

  5. Votre commentaire il faut attendre qu ils sortent leur smartphone est criant de vérité pour nous les parents de gogos et tellement drôle…C’est toujours un plaisir de vous lire

  6. Tu es toujours aussi sublime dans tes analyses et si drôle dans tes expressions que lire ces quelques nouvelles devient un véritable enchantement !!! Continue à nous faire rire et bravo d’avoir trouvé LA solution idéale pour vous deux ( je ne parle pas du père qui me semble contrarié par cette solution pourtant idéale ).
    Je t’embrasse bien affectueusement
    Philippe de Pins

  7. Avoir un enfant handicapé est un sacré challenge. Je suis contente pour toi Zoé, que Rose soit placée. Enfin…..! Bonne année 26 !

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