L’ophtalmo

Gogo

Rose porte des lunettes. (Et un corset, aussi. Retrouvez l’historique de ces délicieux appareillages ici) Les lunettes sont souvent écrasées, tordues, cassées en 12, rayées, déglinguées et donc régulièrement remplacées par l’Afflelou de notre quartier. (Impossible de savoir si c’est pour lui une rente ou un sacerdoce mais il fait son boulot).

Et depuis un certain temps, l’Afflelou nous fait remarquer que Rose regarde la vie par-dessus ses lunettes, ce qui, peut-être, indique que sa vue a changé. Non, non, non, dis-je, terrifiée à l’idée de devoir retourner chez l’ophtalmolaryngogologiste (je sais, ça n’existe pas, mais ça devrait : une sorte de super vétérinaire qui ferait une anesthésie générale pour examiner les yeux, les dents, la gorge et les oreilles en une seule fois). Parce que la dignité des personnes en situation de handicap, c’est chouette, mais réussir à soigner une carie à un gogo, c’est un sujet concret. Bref, il s’agit pour le moment de vérifier sa vue.

Oui, Rose porte toujours son perfecto rose.

Rose ne parle pas. Elle ne peut donc pas nous dire ce qu’elle voit dans la machine de l’ophtalmo où elle refuse d’ailleurs catégoriquement de placer son menton. Nous prenons donc RV à l’excellente Fondation Rothschild qui nous accompagne dans cette démarche reloue. Pour que le médecin puisse examiner les yeux de Rose et calculer la déformation de sa rétine, il faut lui dilater la pupille au moyen de gouttes d’atropine, une dans chaque œil matin et soir pendant une semaine avant la consultation.

Grâce à cette expérience intéressante et enrichissante (ne faites pas ça chez vous) nous savons désormais qu’il est techniquement impossible d’ouvrir de force les yeux à quelqu’un. Pour être honnête, nous le savions déjà, mais nous pensions que Rose serait plus coopérative avec l’âge (bientôt 18 ans) mais non. Plusieurs méthodes ont été essayées en vain : l’apprivoisement, la menace, la négociation. Je cherchais des trombones pour tester la technique Orange Mécanique quand Sainte-Brigitte la nounou et Axel-mon-Chéri ont eu une autre idée.

Ils immobilisent Rose, allongée sur le canapé. Elle ferme les yeux très fort, très longtemps. On attend, perché au-dessus d’elle avec le collyre. Au bout d’un long moment, elle ouvre les yeux pour voir ce qui se passe et PAF, la goutte dans l’œil. Le problème, c’est qu’elle ne se fait pas avoir deux fois de suite dans la même journée. Alors on a mis 5 gouttes sur la paupière fermée de l’autre œil en espérant que l’équivalent d’une goutte arrivera jusqu’à destination.

Le jour de la consultation arrive. Changement d’équipe, Axel-mon-Chéri est remplacé par le père de Rose (notez néanmoins que le dénominateur commun de ces rotations est souvent : moi). Nous attendons le médecin, bien sagement assis dans la salle d’attente. Rose se balade dans le couloir. Une femme, qui ne se présente pas, passe près de nous et, sans rien nous demander, déplace nos affaires et emporte la chaise où ma fille était assise. Grosse erreur. Le père de Rose se lève d’un bond, rattrape la femme, lui reprend la chaise des mains et la repose à sa place. Moi, j’aurais été la dame, j’aurais laissé tomber. Ce n’est malheureusement pas le choix qu’elle a fait.

Elle revient vers nous, empoigne la chaise et nous informe qu’elle est médecin (comme si ça changeait quelque chose). Mon ex s’agrippe à la chaise et lui répond que nous sommes, nous, des patients.

Le ton monte (vite) et au moment où ils en viennent aux mains, la directrice de l’école de l’hôpital arrive pour séparer les belligérants. La dame retourne, furieuse, dans son cabinet de consultation et la directrice nous demande avec qui nous avons rendez-vous.
Je lui montre notre ticket.
Elle se décompose. « C’est elle, le médecin que vous attendez ».
La directrice nous trouve en urgence une autre ophtalmo dans le service.

Cette nouvelle praticienne – fort gentille au demeurant – n’est pas très habituée aux gogos et ne sait pas trop par quel bout s’y prendre. « Rose ? Rose, regarde par là s’il te plait » demande cette brave dame à ma fille qui commence à en avoir marre de tout ce cirque et décide de s’en aller (on n’est pas rendus à Loches).

Et là, le miracle. Une jeune femme, attirés par les bruits de lutte (nous essayons de maintenir Rose assise le temps de l’examen) passe une tête et propose son aide. Elle est pédo-gogo-ophtalmo (ça existe) et en deux temps trois mouvements, à grand renforts de petits gazouillis bizarres et rassurants, elle examine la bête jusqu’au fond de l’œil. L’ophtalmo n°2 était encore plus soulagée que nous.

Je repars avec mon ordonnance pour l’Afflelou, je me coltine les 14 coups de fil à la fucking mutuelle pour essayer de comprendre pourquoi ils ne veulent pas payer la nouvelle paire (on a épuisé le quota apparemment) mais peu importe, je ne ménage pas ma peine, l’essentiel c’est que ma fille soit correctement équipée.

Le lendemain, Rose a perdu ses nouvelles lunettes au fond de la piscine à balles de l’expo Pop Air de la Villette.

1 million de balles transparentes dans une piscine olympique : adieu les lunettes.

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19 réflexions sur “L’ophtalmo

  1. A chaque fois que je lis vos articles, 1) je me marre, quel humour vous avez et 2 ) je « revis » mes souvenirs. Nous gravissons des montagnes pour nos enfants. Bon courage!

    1. Chère Hélène, il y a quand même un petit temps de « digestion » entre les faits et le récit…

  2. Mes félicitations Zoé : je n’ai pas encore osé aller chez l’ophtalmo avec Elisabeth, pareil jamais elle ne mettra son menton ou il faut.
    Pour le dentiste elle ne veut pas en entendre parler, la dernière fois ils ont fait un détartrage sous anesthésie partielle.
    Enfin soyons optimistes il est illusoire de penser que ce sera pour Elisa plus facile en grandissant : certes elle comprends mieux ce qui se passe mais elle est fermement décidée à ne pas se laisser faire et à montrer son opinion là dessus !

  3. Ma pauvre niéce chérie, tous les cabinets de medecins devraient etre équipés d’anges sauveurs, comme celui là .
    Hélas …. Moi j’ai un budget-temps tous les jours pour retrouver lunettes, clef, papiers d’identité….. égarés .
    D’ailleurs j’ai 3 paires de lunettes, dont 2 cachées, pour B, et des tas de photocopies de carte d’identité .
    Aux élections, B a ouvert son enveloppe devant le monsieur dévoué qui tient l’urne, pour lui montrer pour qui il votait …
    Bravo pour cet exploit et fais vider la piscine, les lunettes seront peut-être encore utilisables ?

  4. Chère Zoé, je me doute bien qu’il faut « digérer » pour avoir votre recul! Ninon accepte de se faire contrôler les dents après plusieurs RDV de mise en confiance avec une dentiste géniale. La dentiste a au dessus du siège un écran et depuis le début des RDV Ninon a droit à Poncahontas….ça permet de détourner l’attention un petit moment, un tout petit moment mais qui permet le contrôle. Sinon pour les dents de lait qui poussaient de travers, Ninon a eut droit à une anesthésie générale et la suppression de 11 dents de lait en une fois…. je ne vous raconte pas le réveil!!

  5. Moi aussi je ris puisque tu nous raconte ça avec humour, Zoé. Mais je me rends bien compte que pour toi ce n’ est pas Rose … tous les jours ! J’ai eu moi aussi besoin d’humour et de recul il y a quelques semaines lorsque J. m’a assuré qu’on lui avait volé la voiture … et après 3 aller-retours en taxi pour la chercher il a ameuté le service de sécurité, la gendarmerie, porté plainte et le lendemain la gendarmerie a retrouvé la voiture sur le parking voisin ….dont elle n avait jamais bougé.

  6. Toujours aussi douée Zoé pour nous retransmettre avec humour les affres de ton quotidien
    Ton talent est proportionnel à ton courage
    BISES

  7. Avec toi, on vit l’ambiance à fond !!! Merci de nous faire rire de ton comique de situations … au pluriel ! Bisettes
    Philippe

  8. Merci Zoé de nous partager avec tant de réalisme, de délicatesse et d’humour ton quotidien avec Rose. Tu nous aides tant à aimer les « gogos » et à mieux comprendre leurs parents.

    On a besoin de toi et de tes écrits !

  9. Merci Zoé pour ces récits que tu retranscris toujours avec autant d’humour…
    Je me régale et surtout je partage autour de moi!
    Grosses bises

  10. Merci Zoé de nous faire partager, avec tant d’humour et de délicatesse ton quotidien avec Rose. Ce n’est pas rose tous les jours, mais tu sais si bien l’écrire. Je pense que beaucoup de personnes pourraient prendre connaissance de tes ouvrages pour ouvrir les yeux et comprendre les parents et les enfants.

  11. La vie en Rose, ce n’est pas qu’une chanson , c’est ta vie et au nom de l’amour , tu l’endures avec humour. Chapeau !

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